Débunk Express, épisode VII

Les cabinets de curiosité, c’était mieux avant.
Autrefois, c’était un petit salon douillet où le bourgeois désœuvré venait y déguster un verre de vin avec ses potes, en s’extasiant sur ses vitrines remplies de pierres qui brillent, de vestiges archéologiques déterrés au hasard ou des crânes d’animaux exotiques.

Maintenant, c’est moins cool : les cabinets de curiosité, c’est une série de vidéos plus ou moins complotistes et surtout bourrées d’âneries, sur la chaîne YouTube de ce voisin un peu con qui vous gonfle pendant une heure de l’autre côté de la haie avec les chemtrails, le gouvernement corrompu et « l’illusion de la démocratie » alors que vous, tout ce que vous vouliez, c’était aller relever votre courrier.

Vous connaissez « Mouton Lucide » ? Non ? Bon, alors vous avez obligatoirement déjà entendu des complotistes ou semi-complotistes pérorer sur internet qu’ils sont des esprits libres et que tous les autres sont des moutons ; eh bien, Mouton Lucide, c’est ça. Depuis quelques années, il multiplie les vidéos sur des sujets plus ou moins aléatoires comme l’écologie, ce GOUVERNEMENT DE GROS POURRIS LÀ HEIN VOILÀ, le survivalisme, la fin du monde et bien sûr le sujet qui nous passionne sur Scientos, à savoir l’archéologie dite alternative. C’est ainsi que nous pouvons admirer ce monsieur en train de fixer des cuillères intensément pendant trois minutes ou faire des tutos pour déféquer.

Bref, entre autres sujets plus ou moins tendancieux, Mouton Lucide s’est aussi découvert une passion pour la pseudoarchéologie, et à défaut d’être original, il est au moins productif : en six ans, il aura donc fait l’intégrale de tout bon pyramidiot qui se respecte, avec des vidéos sur l’âge des pyramides, sur le Sphinx, sur la forteresse de Sacsayhuamàn, sur les lignes de Nazca, sur le Sphinx, sur Gobekli Tepe, sur la machine d’Anticythère ou encore le manuscrit de Voynich, et vous devez vous doutez des imbécillités qu’on peut y entendre.
Mais le 16 juin 2017, il a consacré une de ses vidéos « cabinet de curiosités » à un OOPArt connu sous le nom de « artefact de Aiud ».

Alors, qu’est-ce que ça dit ?

On y apprend qu’en 1973 à Aiud en Roumanie, des ouvriers creusant une fosse de dix mètres de profondeur entre l’autoroute local et le fleuve auraient trouvé trois objets inhabituels, à savoir deux ossements de mammifères préhistoriques et un étrange machin en ferraille d’environ vingt centimètres de long et douze de large.

Stupeur et étonnement, on se demande ce que ce truc fichait à dix mètres de profondeur. Donc, on le fait analyser par divers spécialistes, notamment dans un laboratoire suisse et dans une boîte de métallurgie locale, et tout le monde répond que « cette pièce est faite d’un alliage inconnu« .

D’après lui, l’hypothèse d’une pièce de machine d’excavation ou d’engin militaire ne tiendrait pas parce que, je cite, « compte tenu de ses faibles propriétés de résistance et de l’impossibilité pour notre technologie moderne de concevoir un tel alliage« .
Personne ne saurait ce que c’est, mais par contre, on saurait de quand ça date, parce qu’en se basant sur la couche d’oxyde qui recouvre cet objet, on l’estimerait à 250 000 ans, oui rien que ça, ou alors 400 ans, et non, ils n’ont pas tiré des chiffres au pif, moi aussi j’y ai pensé.


Du coup, forcément, pour Mouton Lucide ce bidule poserait un énorme problème, sachant que l’aluminium est un métal mis au point seulement il y a deux cent ans, et, il insiste lourdement là-dessus, notre industrie moderne ne sait pas fondre un alliage comme celui-là, avec douze métaux différents, en tout cas c’est ce qu’il croit !

Et comme la porte est enfoncée avec la semelle cloutée du « on sait pas faire« , il n’en faut pas plus à ce chauve en chemise pour décréter que les hypothèses à base de voyageur temporel, de civilisations antédiluviennes avancées ou de pièce de soucoupe volante sont recevables, compte tenu des mystères laissés par les civilisations anciennes.

Et c’est tout.

Bon… du coup, qu’est-ce qui ne va pas là-dedans ?

Outre le fait que les raisons qu’il invoque pour écarter d’office les explications les plus plausibles sont complètement connes, mais on va y revenir, ce qui est un tantinet agaçant, c’est l’absence totale de sources sur les déclarations des dits spécialistes, plus le fait que ce que vous avez entendu en trois minutes est un copié/coller presque mot pour mot du texte que se refilent à peu près tous les sites complotistes du monde à ce sujet, exemple ici, ici, ici, ici ou encore ici !


C’est une caractéristiques que j’avais déjà pointé dans je ne sais quel autre article, mais c’est une constante invariable chez les pyramidiots et autre complotistes de tout poil : ils se refilent les mêmes textes de site internet à chaîne YouTube, sans jamais vérifier ce qu’il y a dedans évidemment, en reformulant vaguement dans le meilleur des cas.

Alors qu’en dit réellement la recherche ?

Alors pour commencer, quand il pérore que notre-technologie-moderne-ne-sait-pas-concevoir-un-tel-alliage-gnagnagna, vous vous en doutez mais c’est totalement faux : ce type d’alliage, qui contient environ 80% d’aluminium et le reste constitué de cuivre, zinc, manganèse et autres éléments mineurs, c’est au contraire un des plus répandus au monde et depuis plus d’un siècle par-dessus le marché : c’est le cas du duralumin, un alliage mis au point par le métallurgiste Alfred Wilm à partir de 1903, qui consiste principalement en un mélange d’aluminium et d’une petite quantité de cuivre, ce dernier servant justement à renforcer la solidité du métal ; dans les années qui ont suivi, on s’est rapidement servi de cet alliage dans la construction automobile, dans les petites pièces détachées, mais aussi et surtout dans la construction aéronautique, vu qu’il permettait d’assembler des avions légers mais résistants.

De plus, quand môssieur je-chie-dans-les-bois-donc-je-suis-un-esprit-libre dit que « c’est pas possible passque c’est pas résistant », c’est faux aussi : l’aluminium n’est pas résistant qu’à la condition de le laisser tel quel ! Dés qu’on y ajoute d’autres métaux, il devient beaucoup plus dur et convient donc très bien aux pièces de machinerie lourde, sachant que l’aluminium est en outre facile à usiner, peu cher et surtout résistant à la corrosion, un critère à ne pas écarter pour des engins qui vont être perpétuellement stationnés en plein air !

On a développé ainsi au cours du dernière siècle une énorme quantité d’alliages de ce type et pour tous les usages.

Ensuite, les sources sur cet objet sont comme qui dirait un tantinet floues, notamment parce que la découverte en question n’a -étonnamment- pas été documentée à l’époque, et que comme l’a expliqué Irna dans cet article, elle n’est mentionnée au plus tôt que dans les années 80, par un type nommé Boczor Iosif qui était surtout connu pour contribuer à une revue locale d’ufologie, alors pardonnez-moi de ne pas trouver ça super crédible ! Sachant qu’il n’y a pas moyen non plus de trouver où que ce soit ni l’article en question, ni les analyses des deux laboratoires suisses et roumains qui auraient annoncé la composition de l’objet. Aujourd’hui, il serait rangé dans une vitrine du musée de Cluj-Napoca.
Et question datation, on peut savoir qui aurait prétendu que ce bidule est daté de 250 000 ans ? Eh bien c’est Dan Apostol, un auteur roumain qui était surtout connu pour écrire des bouquins sur les extraterrestres, les dinosaures, l’Atlantide, les anciennes civilisations, les grandes énigmes non résolues et bien sûr les OVNIS; et qui s’est uniquement basé sur l’épaisseur de la couche d’oxydation de l’objet pour en proposer une datation !

Je ne sais pas qui ça étonnera d’entendre un passionné d’ufologie et de pseudoarchéologie dater un artefact de centaines de milliers d’années et en faire une pièce de vaisseau alien, mais autant vous dire que c’est moyennement crédible !

Mais revenons rapidement sur cette histoire de datation : comme ça a été expliqué plus en détail sur l‘article qu’y a consacré le site Skepticink, ça n’a aucun sens de se baser uniquement sur l’épaisseur (1 millimètre, faut l’savoir) de cette couche d’oxydation pour dater quoi que ce soit, sachant que ça ne tient pas compte non plus des facteurs qui peuvent influer sur la vitesse d’oxydation du métal, en particulier pour les alliages d’aluminium, qui y sont justement plus sensibles que l’aluminium pur en raison de l’ajout des autres éléments !
Et nous n’avons même pas abordé le contexte ! Il est totalement perdu évidemment : impossible de vérifier que ce machin a été trouvé à dix mètres de fond, et son contexte archéologique est donc disparu, mais par contre, quand on regarde la carte du coin, on s’aperçoit que ce truc a été trouvé dans une zone de stockage de pièces détachées attenante à une énorme usine métallurgique :

… et enfin que cet objet ne ressemble évidemment pas à un train d’atterrissage de quoi que ce soit, les complotistes se contentant pour ça d’enfoncer une tige dedans, et roule ma poule :

… ce qui ne tient pas compte de la face inférieure inclinée, ni des bras postérieurs avec des perforations ; alors que ces caractéristiques conviennent très bien en revanche à une simple dent de godet de pelleteuse !

C’est d’ailleurs l’hypothèse qui est retenue et expliquée ici par le blogueur Hill Blair, qui y remet la pièce dans son contexte, c’est-a-dire sur un godet d’excavatrice, et y précise aussi que dans ce genre de cas, les outils en aluminium sont privilégiés en raison de la très faible capacité de ce métal a provoquer des étincelles en raclant le sol, ce qui est un avantage non négligeable quand vous devez bosser dans un domaine comme la métallurgie ou les mines de charbon qui parsèment la région d’Aiud, et où les accidents ne sont pas rares !


D’ailleurs, on a également pu lire ici ou là que ce machin était une pièce de train d’atterrissage d’un avion militaire, le chasseur à réaction allemand Messerschmitt 262. Or, cette hypothèse est encore moins crédible : non seulement le train de cet appareil ne comporte aucune pièce comme celle-là :

… mais de plus, cet avion n’a été mis en service qu’au cours de l’automne 1944, c’est-a-dire à un stade de la guerre où les armées soviétiques sont déjà en Yougoslavie et entrent en Hongrie ! La Roumanie est déjà occupée par les Russes depuis des mois, alors qu’est-ce qu’un chasseur allemand aurait été faire aussi loin derrière le front dans un ciel totalement saturé par l’aviation rouge pour y semer des pièces détachées, sachant qu’en plus le Me262 n’avait qu’une autonomie de 200 kilomètres, ayant la sale habitude de biberonner du kérosène comme moi du café ?!


A ce train-là, vous feriez mieux de rester sur l’hypothèse de la soucoupe volante, c’est plus crédible !

Alors, voyageur temporel, vaisseau spatial, joints d’étanchéité pour conduit d’évacuation de climatiseur de morgue ou simplement une goupille qui a pété lorsqu’une des pelles mécaniques s’est mis à creuser un trou dans la décharge de l’usine métallurgique du coin, laissant tomber une des dents sur le sol ? Dans tous les cas, évitez de regarder Mouton Lucide, vous vous épargnerez quelques neurones !

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Sources :
L’article de Skepticink sur l’artefact d’Aiud.
Deï Mian, l’Autre Terre des Zitis, par Irna.
Debunking Wedge of Aiud and other random aluminum from the past, par Hill Blairious.
8 Key Metals Used in Casting, sur eaglegroupmanufacturers.
Me-262 Design Analysis, sur ww2aircraft.net.

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